D’origine mystico-religieuse et lointaine, les masques font partie intégrante des sociétés traditionnelles africaines. Les rituels et cérémonies sont l’occasion de se plonger dans l’univers mystérieux de cet instrument de partage de valeurs profondes et fondamentales de l’Afrique.

Les Tingnons (ancêtres mythiques descendus du ciel) arrivèrent sur terre avec pour tout bagage culturel le gbâ (tabou symbole de l’alliance) du dieu Kéla. Ils se trouvèrent immédiatement aux prises avec la Nature et plus spécialement avec le Guinarou ou Zédé, symbole de l’éternel recommencement, de la transformation des choses et de l’illusion des apparences. Pour les plier à sa loi, il tentait de les réintégrer au monde animal. Monstrueuse, puissante, envahissante, la brousse menaçait de submerger les premiers et rares Tingnons qui, disposant du seul gbâ, se trouvèrent rapidement incapables de se défendre.

Alors intervinrent les génies Kosris, étincelles divines. Purs esprits, ils durent se matérialiser pour se manifester aux Tingnons et adoptèrent des traits et une apparence humaine. C’était, dit la tradition :  » … de petits hommes rougeâtres, robustes, bien proportionnés, agréables à regarder.  » Surgissant de la brousse, ils complétèrent la loi divine par des règles propres au monde terrestre : celles de la guerre, de la justice, de la recherche des coupables, de la paix entre individus, etc., en résumé de la vie en société.
Chacune de ces lois (kê) fut remise aux hommes par un Kosri déterminé. Elle était symbolisée par un Grand Masque fait à l’image du génie donateur.

Si l’octroi du masque permettait à l’ancêtre de l’homme, du fait de l’ambiguïté de son être, l’option individuelle entre Kéla et Zédé, il apportait en même temps le salut collectif du groupe, toujours considéré comme un, car du même sang que le gbâ. Il renforce l’opposition cosmogonique. Il isole le groupe humain de la nature, Kéla de Zédé, l’homme de la femme. Il est essentiellement visage humain (et non représentation animale) puisque de lui découle l’apparence humaine des Siangnon. Il est plus précisément visage masculin, car il est création (dans la mouvance de Kéla) alors que la femme est maternité (dans une certaine mesure assimilée à la terre par sa fécondité et, de ce fait, rattachée à Zédé). C’est pourquoi la vue du masque lui est interdite. Kéla et Zédé, bien que complémentaires, sont irrémédiablement antagonistes. Leur fusion serait leur destruction.

Loi après loi, masque après masque, les Ouobé rassemblèrent ainsi la totalité de leur spiritualité. Cette réception ne fut pas toujours agréable, car les Kosri, bien que beaux et puissants, étaient méchants, et faisaient entrer à coups de chicotte dans la mémoire des hommes récalcitrants les lois qu’ils leur apportaient. Ces lois constituent ce que les Ouobé désignent sous le terme de Srihakê, c’est-à-dire la Loi des Masques.

Elle renferme en elle le destin de l’humanité. Parce qu’elle fut octroyée aux ancêtres des hommes; ceux-ci devinrent des humains. En même temps qu’elle permettait la transformation des Tingnon en Siangnon donnant à ceux-ci un visage humain définitif, elle déterminait leur destin. La Srihakê construisait et organisait la société humaine. Son but essentiel était de permettre au gbâhidyue de conserver le souvenir de son origine céleste face au monde informe et chaotique de la brousse qui risquait à tout instant d’éteindre la faible étincelle culturelle de génie humain.

Maintenir la loi des hommes fut difficile et pressant le désir de s’intégrer au monde naturel en cédant aux entreprises du Guinarou. Celui-ci multipliait ses séductions. Toutes proportions gardées, cette tentation était celle du péché (Dyikua, Senyôni). Elle consistait pour les Tingnons à abandonner la loi de leur espèce. C’est pourquoi le masque le plus important de la société ouobé actuelle a pour rôle le maintien de l’homme dans la lignée céleste, la lutte contre la sorcellerie, celle-ci s’analysant avant tout comme une trahison du gbâhidyue.

Chaque masque a une tâche bien déterminée, dérivant de la loi qu’il concrétise. En même temps que les Grands Masques, les Tingnons reçurent des Kosris les sociétés secrètes ou sriti. Elles arrivèrent divisées en deux groupes distincts, une moitié puisant sa force dans celle des ancêtres et formant les Sociétés secrètes des Grands Masques (Srikiahi et Gla), se subdivisant elles-mêmes en autant de sriti qu’il y a de villages adeptes. L’autre moitié fut soumise à la puissance des kôhu Koui [kwi] dérivant de celle des Kosri.

Le partage de la société ouobé en Srikiahi et société secrète Koui [kwi], semble révéler l’existence d’une ancienne structure dualiste des gbâhidyue. En effet à l’heure actuelle encore, il est recommandé d’unir entre eux, par le mariage, des jeunes gens appartenant l’un à un village à Grands Masques, l’autre à un village Koui. Les époux bénéficiant de la puissance des ancêtres et de celle des Koui, leurs enfants sont en principe plus beaux et plus forts que les autres.

Chaque société secrète possède ses masques propres.

Bien que ne tirant pas leur puissance de la même source, tous les masques remplissent un rôle social. Ainsi Koma appartenant à la Srikiahi, et Gamgansri (gâgâsri) faisant partie de la société secrète Koui participent tous deux à la recherche et au châtiment des sorciers.

Après Volohuadyi, lorsqu’à la suite de Gnon Soa les Siangnons descendirent des montagnes, sortirent des forêts et gagnèrent l’actuel pays ouobé, ils emportèrent avec eux le gbâ de Kéla et les Grands Masques des génies Kosri, expressions concrètes de la Srihakê. Il semblerait d’après le mythe que, de même que leurs ancêtres, les Siangnons oublièrent et le gbâ et la Srihakê. Ils en furent châtiés car beaucoup moururent d’avoir voulu consommer la chair du gbâ et les autres furent contraints de travailler sans daba (bêche africaine) les plantations et de chasser sans armes.

Sous la forme de Gnon Soa, l’esprit des ancêtres révéla aux hommes les lois des Kosris. Suffisantes pour les Tingnons, elles ne l’étaient plus pour leurs descendants, aussi dit-il les compléter, et remit-il aux Siangnons les « Petits Masques » faits à son image.

L’origine des masques ouobé est donc double, provenant de deux sources distinctes : les Kosri et Gnon Soa. Mais de nouveau, les hommes oublièrent les lois, et cette fois Gnon Soa ne pardonna pas. Chaque fois qu’un gbâhidyue transgressa un principe fondamental, il lui retira le masque correspondant. C’est pourquoi à l’heure actuelle, certains masques font défaut à certains villages ouobé. Comme aucun d’entre eux n’a eu suffisamment de sagesse pour respecter l’ensemble des lois, aucun ne possède la totalité des masques.

Après J. GIRARD
Source : wobebli.net

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