Sojourner Truth
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Sojourner Truth a le visage taillé à la serpe, les mains larges comme des battoirs, les bras noueux comme des cordes, sa voix est grave et sa démarche, gauche. Son corps a été façonné par le labeur.

Au temps de l’esclavage, il n’y a pas de division sexuelle du travail. Sur la plantation, hommes et femmes sont à égalité, comme du bétail. A la charrue, on attelle aussi bien un cheval qu’une jument. Les femmes font les mêmes travaux que les hommes, reçoivent les mêmes rations de nourriture et autant de coups de fouet. De fait, quand les esclaves arrivent sur le marché, les acheteurs choisissent les corps les plus robustes, sans différenciation de sexe. La seule différence marquée est fondée sur la couleur de peau. Les femmes plus claires, notamment nées du viol de leur mère, ont la « chance » d’être prise comme domestiques, ou « favorites ». L’exploitation sexuelle de ces femmes est l’une des pratiques sociales les plus rependues du système esclavagiste : leur corps ne leur appartient pas.

Les femmes modelées par le travail forcé sont, dans l’idéologie esclavagiste, considérées comme viriles et incapables d’empathie. Elles n’auraient pas l’« instinct maternel »,encore de sens moral. « Regardez, disent les planteurs, la mortalité infantile sur nos plantations ! » En réalité, ces décès d’enfants sont dus au manque d’hygiène et de soins, mais aussi à la résistance des mères qui refusent que leurs enfants vivent le même calvaire que le leur. Selon la « condition du ventre », en effet, l’enfant d’une esclave sera l’esclave assure la transmission filiale de la condition servile, et c’est pour elle une immense souffrance.

« La spécificité de leur lutte sur les plantations est l’infanticide généralisé, me dit le philosophe Elsa Dorlin. Une pratique qui perdurera jusqu’à l’abolition de l’esclavage en France, en 1848, et aux Etats-Unis en 1865. »

Dans la plupart des stéréotypes actuels, la femme noire est encore caricaturée. Elle est soit « sur-érotisée », dotée d’un érotisme prédateur, le contraire de l’image douce et passive de la « féminité » ; soit la maman « dés-érotisée », effrayant et surpuissante.

L’enfant appartenant totalement au maitre blanc, le rôle du père était réduit à celui de simple géniteur. Cette image de la femme qui se suffit à elle-même perdure, aux Antilles. Ainsi ma mère a-t-elle eu cinq enfants de cinq hommes différents et nous a-t-elle élevés seule. L’absence d’un père n’était pour nous ni choquante ni troublante. Les mères assumaient cette solitude avec dignité. Telle est la structure de beaucoup de familles aux Antilles aujourd’hui encore.

Sojourner Truth, ayant refusé son nom d’esclave, s’en est choisi un autre, le plus beau : Sojourner , qui signifie « celle qui séjourne » et Truth, la « vérité ». Elle est née Isabella Baumfree, dans la colonie hollandaise du comté d’Ulster, dans l’Etat de New York. Lorsqu’elle est vendue, à l’âge de onze ans, elle ne parle que le néerlandais.

Vers vingt ans, elle est mariée contre son gré à un esclave du nom de Thomas. En 1827, elle s’enfuit de la ferme de son maitre pour trouver refuge au Canada avec la plus jeune de ses filles, ses autres enfants ayant été vendus dans d’autres plantations. Et puis survient l’abolition de l’esclavage dans l’Etat de New York, en 1828.Elle travaille une dizaine d’années au sein de communautés religieuses.

En 1843, une révélation change le cours de son existence. Dieu l’appelle pour libérer son peuple de l’esclavage. Combien de grandes résistantes, de Dona Béatrice au XVIIIe siècle à Alice Lenshina au XXe, ont trouvé des forces incomparables dans la foi ! Des voix célestes l’incitent à prêcher sans relâche qu’elle fait dans le Connecticut, les Massachusetts, l’Ohio, l’Indiana et le Kansas.

Elle est la première femme noire à prendre publiquement la parole contre l’esclavage aux Etats-Unis. Par son verbe et la force de sa foi, elle touche des milliers de personnes. « Je me sens si grande à l’intérieur, dit-elle. Le pouvoir de la nation est avec moi ». Et elle porte, en travers de sa poitrine, une bannière avec ces mots : « Proclamez la liberté à travers tout le pays et a tous les habitants de celui-ci. » Pour aider à la libération des âmes et confronter son travail de pèlerin, elle publie en 1850 the Narrative Truth : A Northem Slave (« L’Histoire de Sojourner Truth, une esclave du Nord »).

Si la personnalité de Sojourner Truth marque encore nos générations, c’est surtout grâce à son action militante pour la cause des femmes noires. Soixante ans auparavant, sous la Révolution française, la Blanche Marie-Olympe de Gouges, révoltée par la misogynie de la Déclaration des droits de l’homme et du citoyen, avait rédigé la « Déclaration des droits de l’homme et de la citoyenne », dont voici les extraits :
« Article premier. La femme nait libre et demeure égale à l’homme en droits. Les discutions sociales ne peuvent être fondées que sur l’utilité commune. (…..)

«Article 13. Pour l’entretien de la force publique, et pour les dépenses,d’administration, les contributions de la femme et de l’homme sont égales ; elle a part à toutes les corvées, à toutes les taches pénibles ; elle doit donc avoir de même part à la distribution des places, des emplois, des charges, des dignités et de l’industrie. »

Elle écrivit aussi une pièce de théâtre : L’esclavage des noirs;Sa finesse d’esprit lui avait montré a quel point la condition faite aux femmes pouvait se comparer à celle des esclaves.Elle savait ce que cela signifiait d’être sans cesse considéré comme inférieur aux hommes, de toujours devoir réclamer ses droits et se justifier…Elle avait aussi combien il coûtait de résister.Elle fut condamnée a mort.Le procureur de la Commune de Paris, applaudissant a son exécution, évoqué cette « femme-homme, l’impudente Olympe de Gouges qui, la première, institua des sociétés de femmes, abandonna les soins de son ménage, voulut politiquer »…

Pourtant, limitée par la pensée de son époque, Mare-Olympe de Gouges ne se posa jamais la question des femmes esclaves. Il faut attendre Sojouner Truth pour entendre parler des femmes noires-et au nom des femmes noires.

En 1851, Sojouner délégué a la première convention nationale sur les droits des femmes, à Akon, dans Ohio.Comme elle entend un homme dans la salle protester contre le propos d’une femme sur l’égalité, Sojouner se lève , monte à la tribune et prononce un bref discours resté célèbre, sous le titre and ain’t I a woman ? (« Et pourtant, ne suis-je pas une femme ? ») :

« Cet homme-là, il dit qu’il faut aider les femmes à monter en voiture et les aider à franchir un fossé, et qu’il leur faut les meilleurs places partout…
« Personne ne m’aide jamais à montrer en voiture ou à traverser une flaque de boue, personne ne me donne les meilleures places !
« Et pourtant, ne suis-je pas une femme ?
« Regardez-moi! Regardez mes bras ! J’ai labouré planté et cueilli, j’ai rentré des récoltes et aucun homme n’a ou me commander !
« Et pourtant, ne suis-je pas une femme ?
« Je peux travailler autant qu’un homme et manger autant qu’un homme-quand j’en ai les moyens_et supporter le fouet autant qu’eux.
« Et pourtant, ne suis-je pas une femme ?
« J’ai mis au monde cinq enfants et j’ai vu la plupart d’entre eux réduits en esclavage et quand je hurlais ma plainte de mère, personne, hormis Jésus, ne m’a écoutée !
« Et pourtant, ne suis-je pas une femme ? »

Lors de la guerre de Sécession (1861-1865), Sojourner organise des collectes de vivres pour les combattants des régiments noirs de l’Union.En 1864, elle est reçue par le président Abraham Lincoln à la maison-Blanche. Après la promulgation de la proclamation d’émancipation, elle poursuit un travail politique de fond.Lors de nombreuses apparitions publiques , elle défend l’idée de la création d’un État noir dans l’ouest des États-Unis.
Résolument en avance sur son temps, elle lutte pour l’abolition de la peine de mort, pour les droits des pauvres, pour les réformes pénitentiaires, pour les anciens esclaves à posséder des terres.

Elle meurt le 26 novembre 1883, à Battle Creek, dans le Michigan, dans une communauté quarker, les « Amis du progrès humain », qui lui avait réservé un accueil chaleureux.
Depuis sa mort, l’influence de Sojourner Truth n’a fait que croître. En voici les témoignages.
« Le robot que nous envoyons sur Mars s’appelle Sojourner Truth, m’a dit mon ami de la NASA, Cheick Modibo Diarra, parce qu’il « voyage » pour dire la « vérité ».

Quant à Michelle Obama, elle déclare en Avril 2009, dévoilant le buste de Sojourner Truth au Center Visitor du Capitol à Washington : « J’espère que Sojourner Truth serait fière de moi, une descendante d’esclaves, servant en tant que première Dame des États-Unis ». Il n’est pas anodin que Michelle Obama, femme libre militante, témoigne combien cette autre femme libre, courageuse,indépendante’ luttant pour la justice, a été importante dans sa construction personnelle.

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