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Profondément impliqué dans l’éducation des jeunes générations face au racisme, l’ancien footballeur Lilian Thuram décrypte dans un livre l’histoire de la hiérarchisation des races et la perpétuation d’une « pensée blanche ». Entretien.

Du quartier des Fougères, en région parisienne, où il a passé une partie de son enfance, au mythique stade du Camp Nou, à Barcelone, où il a achevé sa carrière de footballeur, une obsession n’a jamais cessé de tenailler Lilian Thuram : comment et pourquoi devient-on raciste ? Lorsqu’à 9 ans, à peine débarqué de Pointe-à-Pitre (Guadeloupe), il avait été traité de « sale Noir », sa mère, Mariana, n’avait pas su trouver les mots justes : « C’est comme ça… Les gens sont racistes et on ne peut rien y changer ». « Ce fut violent », résume l’ancien défenseur, deuxième joueur le plus capé de l’équipe de France.

Lilian Thuram n’aura dès lors de cesse de chercher une réponse à cette interrogation en se plongeant dans les ouvrages d’intellectuels, de Frantz Fanon à Eduardo Galeano, d’Aimé Césaire à Rosa Amélia Plumelle-Uribe. Au risque, souvent, de passer pour un Martien parmi ses frères du ballon rond, intrigués par cet intello militant aux accents de prédicateur.

Devenu jeune retraité, Lilian Thuram lance en 2008 une Fondation consacrée à l’éducation contre le racisme, puis prend à son tour la plume pour transmettre ce qu’il a appris. Après un premier ouvrage, en 2010, consacré aux figures de la négritude qui l’ont aidé à se construire (Mes étoiles noires. De Lucy à Barack Obama, éd. Philippe Rey), il vient de consacrer, à 48 ans, un nouvel ouvrage, dense et érudit, à la perpétuation, à travers les siècles, d’une « pensée blanche » : cette « norme » que personne ne prend plus la peine de questionner et qui « signifie aux Blancs et aux non-Blancs ce qu’ils doivent être, quelle est leur place».

Dans votre livre, La pensée blanche, vous faites défiler l’histoire des idées, des sciences ou des arts à la recherche des origines et des manifestations de cette construction identitaire. Quand cette quête a-t-elle débutée ?

Lilian Thuram : Depuis l’âge de neuf ans, je tente de comprendre pourquoi des camarades de classe, en CM2, ont pu me traiter de « sale Noir » peu après mon arrivée en métropole. À quel âge avaient-ils intériorisé qu’eux-mêmes étaient blancs, donc supérieurs à moi ?

Adolescent puis adulte, je me suis trouvé dans l’obligation de comprendre. C’était comme une thérapie face à cette violence existentielle que j’avais subie. Ce processus m’a conduit à découvrir des intellectuels, de Jiddu Krishnamurti à Eduardo Galeano, et à me plonger dans leurs livres. Lorsque j’avais une vingtaine d’années, j’ai par ailleurs rencontré Aimé Césaire à Fort-de-France, puis, à deux reprises, Nelson Mandela. Ce sont des expériences qui vous marquent et changent votre vie.

Pourquoi des enfants à la peau brune ont-ils la certitude que Dieu est blanc ?

Ce traumatisme fondateur est donc à l’origine du livre ?

Longtemps je suis resté focalisé sur ce garçon de 9 ans victime du racisme. Mais depuis quelques années, j’ai renversé l’objectif et changé de point de vue : je me suis intéressé à ses camarades de l’époque, et plus généralement à ceux qui perpétuent ce type de préjugés. La question est alors venue naturellement : par quel processus intériorise-t-on dès l’enfance qu’on est assigné à une identité blanche qui surplomberait les autres ?

Personne n’envisage, dites-vous parmi d’autres exemples, que Dieu n’ait pas la peau blanche…

Cet exemple provient d’expériences vécues auprès d’enfants à qui j’ai demandé comment ils s’imaginaient Dieu. J’ai découvert que pour eux, celui-ci est forcément blanc. Or on dit que Dieu a fait l’homme à son image. Alors pourquoi des enfants à la peau brune auraient-ils cette certitude ? Imaginons un instant que dans une église on représente Jésus ou la Vierge Marie avec une peau sombre. Je pense que cela choquerait où que ce soit sur terre. Car la pensée blanche est devenue une « pensée-monde », qui imprègne également les Noirs.

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“L’Afrique au centre, changeons nos imaginaires”, la carte qui invite à repenser la place de l’Afrique dans le monde. © DR / Fondation Lilian Thuram.

Une carte, dans l’ouvrage, représente l’Afrique au centre du monde, la tête en bas, ce qui lui confère une superficie nettement supérieure à celle que nous connaissons…

Cette carte est inspirée des travaux de l’Allemand Arno Peters qui, en 1974, a choisi de représenter un planisphère en respectant la superficie de chaque continent. C’est un cadeau que j’avais apporté au Sénégal, où j’étais invité par la Fondation Kéba Mbaye, qui devait me remettre un prix.

Il est important de remonter le temps si l’on veut comprendre les discriminations

Par la suite, je l’ai présentée en de nombreuses occasions, dans des écoles, des universités… Et j’ai réalisé que beaucoup de gens n’ont pas l’habitude de décentrer leur regard. Lorsque j’indique que le planisphère traditionnel que nous connaissons ne respecte pas les véritables proportions des continents, contrairement à cette carte, ils sont déstabilisés et mettent en doute cette information.

Vos deux fils ont pour prénom Marcus (en référence à Marcus Garvey) et Khéphren (du nom du roi égyptien). Est-ce une manière de les inscrire dans cette histoire ?

Je tenais à éduquer mes enfants sur ces questions, à avoir une histoire à leur raconter quand ils s’interrogeraient. Je voulais qu’ils aillent consulter des livres sur Marcus Garvey ou sur l’Égypte antique. Inciter les enfants à se questionner est salutaire. Il est important de tirer le fil et de remonter le temps si l’on veut comprendre les discriminations qui sévissent aujourd’hui encore.

Vous remontez à l’Antiquité, à la recherche des racines de cette pensée blanche. Et vous déconstruisez notamment le mythe d’une civilisation égyptienne blanche…

La hiérarchisation des races ne date pas de l’Antiquité. Par contre, le blanchiment de l’histoire, cette relecture a posteriori, remonte jusque-là. Dire que toutes les grandes civilisations antiques avaient pour origine les Blancs, prétendre que Christophe Colomb a « découvert l’Amérique », ce n’est pas anodin. On réécrit l’histoire selon son propre point de vue.

À la fin de 2019, vous avez fait l’objet d’attaques virulentes lorsque vous avez évoqué de manière plus lapidaire la pensée blanche dans une interview au Corriere dello Sport, à propos du racisme dans les stades. Votre livre suscite-t-il des réactions du même type ?

Il faut savoir qu’en France, les gens ont réagi à une traduction qui a été déformée. J’expliquais en italien que les supporters ont un complexe de supériorité qui les amène à imiter le cri du singe face aux joueurs noirs de l’équipe adverse, en se pensant supérieurs. Dans la traduction, on a simplement retenu : « Les blancs s’estiment supérieurs ».

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La Pensée blanche, par Liliam Thuram, aux éditions Philippe Rey (2020). © DR

Cette pensée qui hiérarchise les gens en fonction de la couleur de leur peau n’est pas l’apanage des Blancs

Concernant le livre, les gens qui sont dérangés par le titre ont tendance à traduire : « La pensée des Blancs », et non pas « La pensée blanche ». Ma mère elle-même m’a dit que j’aurais des problèmes car, selon elle, « les Blancs n’aiment pas qu’on parle d’eux ». Or cette pensée qui hiérarchise les gens en fonction de la couleur de leur peau n’est pas l’apanage des Blancs, comme je l’ai dit plus tôt : c’est devenu une pensée-monde. Aux États-Unis ou au Canada, par exemple, des expériences ont montré qu’une petite fille s’identifiait davantage à une poupée blanche qu’à une poupée noire, même si elle-même est noire.

Pendant toutes ces années passées dans des clubs de football au plus haut niveau, votre conscientisation était-elle comprise par vos coéquipiers ?

Je crois qu’il y avait une part d’incompréhension. Je me souviens par exemple qu’à l’époque où je jouais en Italie, j’étais très ami avec Fabio Cannavaro et Gianluigi Buffon. Et régulièrement, l’un ou l’autre me lançait : « Lilian, il faut que tu arrêtes de lire ce livre ! » Ils ne savaient même pas de quoi ça parlait mais régulièrement ils sentaient que j’étais énervé, tendu, par ce que j’apprenais dans mes lectures.

En 2002, à l’occasion d’un déplacement au Portugal, j’avais offert aux joueurs de l’équipe de France Peaux noires, masques blancs de Frantz Fanon. Dernièrement, j’ai déjeuné avec un ancien joueur des Bleus et on en a reparlé. Il m’a dit : « Tu sais Lilian, avant on te prenait un peu pour un fou. » J’ai appris que certains me surnommaient « le Révérend». Bref, ils se foutaient de moi. Mais il m’a confié que désormais il comprenait mieux ma démarche, d’autant que ma manière d’en parler est sans doute plus sereine.

Celui qui me dit : « Je ne vois pas ta couleur » me dit en réalité : « Je ne te vois pas »

Vous évoquez le concept de colour-blindness, issu de la sociologie anglo-saxonne, et critiquez le credo très français selon lequel la République ne verrait pas la couleur de peau de ses citoyens…

C’est effectivement très français. Si on ne voit pas ma couleur, alors on ne peut pas être sensible aux souffrances que je suis susceptible d’endurer en raison de cette couleur. Ne pas voir la couleur de peau de ceux qui sont discriminés, c’est un luxe extraordinaire ! Celui qui me dit : « Je ne vois pas ta couleur » me dit en réalité : « Je ne te vois pas. »

Avec votre fondation, vous tentez de sensibiliser les jeunes générations. Mais cette approche est-elle suffisante s’ils évoluent dans un monde où la pensée blanche est omniprésente et tue par les adultes ?

Il faut développer une réflexion sur le temps long. Mon grand-père est né en 1908, soixante ans après l’abolition de l’esclavage. Ma grand-mère est née en 1947, alors que les États-Unis étaient encore ségrégationnistes. Je suis moi-même né en 1972 et l’apartheid était toujours en vigueur en Afrique du Sud… Depuis, les combats citoyens ont fait évoluer les choses.

Aujourd’hui, en France, on voit bien que certains se radicalisent pour défendre cette pensée blanche, tout en reprochant aux pourfendeurs de cette même pensée leur radicalisation, comme  Nelson Mandela ou à Martin Luther King avaient été critiqués en leur temps. Cela traduit leur peur du changement. Car il y a aujourd’hui une volonté de changer de société, ce qui est mauvais signe pour certains. Mais au fond, pourquoi se sentent-ils agressés en entendant l’adjectif « blanc » accolé à un nom ? On parle bien de « musique black », de l’« art nègre », des « littératures noires »… Il ne tient qu’à nous de sortir de ces prisons identitaires.